« J’habite une douleur »

Ce qui est le plus choquant ce matin, c’est que la France ne soit pas choquée. « Séisme », « tsunami », les images ne manquent pas mais elles sont trop éculées pour faire sens. Les discours des responsables politiques tournent à vide. Le traumatisme du 21 avril 2002 semble appartenir à un autre siècle. 

Dans un contexte d’abstention très élevée (56,9%), un électeur sur quatre, soit 4 701 051 personnes, a voté pour les listes du Front national. C’est 1,7 million de voix en moins que le score de Marine Le Pen à l’élection présidentielle.
 
Au cours de cette élection européenne, il n’y a donc pas davantage de personnes qui ont franchi le pas de voter pour l’extrême-droite. La progression du Front national n’est pas numérique, elle est psychologique. Qui est encore convaincu que le Front national est un parti dangereux pour la démocratie ? Qui s’est réveillé ce matin en ayant peur de ce qui se passe dans notre pays ?
 
Voilà bien ce qui m’inquiète. Il existe encore une majorité de Français qui ne sont pas prêts à voter pour le Front national. Mais ils sont de plus en plus nombreux à rester indifférents, voire à se dire « après tout, pourquoi pas ? ».
 
Je ne me joins pas aux discours de ceux qui blâment les abstentionnistes. Il existe des comportements négligents, désinvoltes vis-à-vis du vote, qu’il faut sûrement continuer de condamner. Mais je crois que l’abstention est devenue, dans notre pays, un phénomène politique.
 
Pour aller voter, il faut être convaincu que le vote peut avoir un impact sur la vie réelle. De ce point de vue, l’élection européenne est sans doute la plus compliquée. Il n’est plus à démontrer que l’Union européenne est une construction éloignée des citoyens, dans le fond et dans la forme. Si les analystes disent que les électeurs se sont déterminés sur des considérations européennes, je crois que la politique menée dans le pays est aussi pour beaucoup dans les choix fait par nos concitoyens – dans le vote comme dans l’abstention.
 
En tout cas, j’ai été frappée de voir certaines personnes très investies dans la campagne pour l’élection municipale ne pas comprendre l’intérêt d’aller voter pour l’élection européenne. Au moment des municipales, j’avais souligné, avec d’autres, cette perception de la commune comme rempart. Pour filer la métaphore, il est difficile de faire comprendre qu’il s’agit d’un rempart dont les fondations sont de plus en plus fragiles, si on ne change pas les orientations prises dans le pays et en Europe.
 
Au niveau local, nous allons être condamnés à l’impuissance et les citoyens nous reprocheront – à raison ! – cette impuissance, sans saisir qu’ils en sont aussi responsables. Voilà le difficile mandat qui est le nôtre : continuer de mener et, si possible, de développer des politiques solidaires, utiles au plus grand nombre, tout en faisant progresser la conscience d’un système qui ne tourne pas rond et d’une responsabilité collective pour le remettre à l’endroit.
 
Dans mes nouvelles fonctions, qui me mettent notamment en contact avec de nombreuses associations locales, j’ai décidé de ne pas cacher les difficultés auxquelles nous faisons face, d’une part parce que la situation ne m’en laisse pas vraiment le choix (nous avons voté un budget avec des lignes de fonctionnement en baisse !) mais aussi car je me dis qu’il existe une seule alternative : soit nous parvenons à transformer les colères, les déceptions que suscite cette situation en mouvement pour le changement, en point de départ pour la mobilisation ; soit il n’y aura de toute façon bientôt plus d’intérêt à être élu local, si tant est qu’on considère que le seul intérêt du mandat électif, c’est la capacité à changer les choses.
 
Dans ce mandat, plus que jamais, je continuerai donc d’être une élue et une militante, une adjointe au Maire consciencieuse et une ouvrière zélée de la construction du Front de gauche, ouverte à la critique, bâtisseuse de petits ponts, à la disposition du rassemblement. Fontenay, qui a placé le Front de gauche en tête des forces politiques à l’issue de l’élection européenne, est un bel endroit pour s’assigner un tel programme.