Penser au temps d’après

De la séquence présidentielle désormais achevée, et pour les tâches qui nous attendent dans les semaines et mois à venir, je tire les premiers éléments de réflexion suivants :

Le score de Jean-Luc Mélenchon constitue un très beau résultat, dont on peut dire qu’il est loin d’avoir été anticipé, en tout cas par la majorité d’entre nous. Ce résultat valide une stratégie, celle d’une rupture franche avec les accords d’appareil ; il donne une visibilité et une crédibilité à un projet de transformation sociale qui portait, dans cette élection, le nom de « L’Avenir en commun » ; il s’accompagne de l’émergence d’une nouvelle force politique, La France insoumise.

Ces trois points, qui constituent les éléments de force, méritent d’être développés :

  • Sur la stratégie, je ne partage pas les regrets de ceux qui, au lendemain du premier tour, ont continué de déplorer l’absence d’accord entre Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, censé permettre d’accéder au second tour, tout d’abord parce que ceux-là pensaient en général que ce rassemblement devait s’opérer autour de Benoît Hamon, comme si, d’une part, le candidat socialiste restait la candidature maximum et naturelle de la gauche et comme si, d’autre part, la personnalité et le talent de Jean-Luc Mélenchon, donc la dimension individuelle de sa candidature, ne prenaient pas une part déterminante dans la dynamique de sa campagne.

Jean-Luc Mélenchon a anticipé avant tout le monde les errements auxquels conduisait toute stratégie de primaire et a senti mieux que quiconque le rejet dont faisait l’objet non seulement le Parti socialiste mais, au-delà, ce qu’on peut qualifier de « vieille politique » se traduisant par des accords d’appareil à géométrie variable. Bien que son lancement de campagne ait été solitaire, il a su incarner la cohérence d’un discours et le courage de l’indépendance, ce qui a été mis à son crédit et a fait oublier son profil de « vieux » professionnel de la politique – pourtant si reproché à d’autres ;

  • Sur le projet, quel dommage que le PCF ait si longtemps tergiversé pour se réclamer de « L’Avenir en commun », croyant bon de donner à voir des points de divergence, alors que l’essentiel était ailleurs : plus pédagogue qu’en 2012, ayant mûri son projet et sa posture, Jean-Luc Mélenchon a donné un écho nouveau à bien des idées que les communistes portent depuis longtemps, les enrichissant de ce qui a germé dans les courants de pensée de la gauche alternative, ces dernières années, notamment au sujet de l’épuisement des ressources naturelles et de la nécessaire transition écologique qui en découle et donnant à l’ensemble une dimension et une cohérence nouvelles, par son talent et sa hauteur de vue ;
  • Sur l’émergence d’une nouvelle force politique, nul ne saurait sous-estimer le poids que représente un mouvement que 500 000 personnes ont décidé de rejoindre, l’aspiration que cette nouvelle forme de rassemblement et d’engagement a rencontré.e. chez nombre de citoyen.ne.s, notamment des jeunes (je ne dispose pas des chiffres mais c’est qui transparaissait dans les rassemblements publics organisés par la France insoumise au cours de la campagne) et la continuité qui peut être donnée à ce mouvement.

 

Pour conforter ces points d’appui, la lucidité commande néanmoins de voir les éléments de fragilité, qui pourraient enrayer la belle dynamique. Je les résumerais ainsi : le rassemblement initié dans cette campagne n’épuise pas la question de l’engagement et la nécessité de renouveler le personnel, comme les pratiques politiques. Le résultat de Jean-Luc Mélenchon ne suffit pas non plus à donner une majorité à nos idées, pas plus qu’il ne garantit de renouer de façon durable avec un électorat qui s’est éloigné de la gauche. Enfin, les errements déjà constatés à l’occasion des élections législatives montre que la nécessaire recomposition politique peut encore connaître bien des soubresauts, qui nous feront perdre un temps précieux.

  • Sur l’engagement, je crois que le modèle proposé par la France insoumise correspond à une forme souple d’engagement, qui répond à un rejet des partis politiques, tout en restant marqué par une verticalité qui me semble bien peu moderne. Le refus de se structurer en parti empêche la délégation de pouvoir et la désignation de responsables, ce qui peut sembler louable mais ce qui conduit à concentrer le pouvoir dans les mains d’un petit nombre, ce qui est le lot des partis politiques… mais qui prend, ici, un caractère d’opacité plus prononcé encore qu’ailleurs.

Par ailleurs, le besoin d’assurer la cohérence d’une ligne au niveau national est devenu le prétexte pour (ou, pour le dire de façon moins suspicieuse, a conduit à) retirer une grande partie du pouvoir d’initiative et de décision à l’échelon local. Sur le moyen terme, et sans la dynamique d’une campagne présidentielle centrée autour d’un candidat fédérateur et fortement animée sur les réseaux sociaux (notamment), il est possible que ce fonctionnement lasse et trouve des limites ;

  • Sur la majorité d’idées, le score de 19.6% réussi par Jean-Luc Mélenchon ne doit pas faire oublier que la gauche reste très largement minoritaire dans le pays. Si on veut bien additionner aux voix de Jean-Luc Mélenchon, celles de Benoît Hamon et des deux candidats de l’extrême-gauche, on atteint à peine 28% des suffrages exprimés.

En outre, si Jean-Luc Mélenchon réalise des scores tout à fait remarquables dans les villes et quartiers populaires, notamment dans ce qu’il fut coutume d’appeler la banlieue rouge, il demeure un déficit de participation dans ces quartiers, où réside sans doute le réservoir de voix qui aurait pu permettre l’accession au 2ème tour et, plus largement, cette majorité pour nos idées qui reste à conquérir.

Pour illustrer mon propos, je prends quelques exemples : à Bobigny, JLM réalise 43% mais l’abstention monte à 38% (+17 points par rapport à l’abstention au niveau national), à Saint-Denis, JLM réalise 43.4% et l’abstention était de 33.5% (+12.5 points), à Gennevilliers JLM réalise 46% (son meilleur score dans les villes de plus de 30 000 habitants) et l’abstention est de 25% (+4 points) ; à Montreuil, JLM réalise 40% et l’abstention est de 25% (+ 4 points). Dans toutes ces villes, on notera au passage que le Front national est contenu très en-deçà de son résultat national (avec un résultat entre 8 et 12%), ce qui montre qu’il n’y a pas de fatalité à ce que l’électorat populaire se tourne vers l’extrême-droite.

Ce déficit de participation, dans des villes où le score de Jean-Luc Mélenchon est très élevé, me semble démontrer qu’un travail de terrain, aussi méticuleux qu’ancré dans la durée, est nécessaire pour ramener au vote des électeurs qui s’en sont durablement éloignés. Cela est d’autant plus indispensable qu’on s’approche d’élections pour lesquelles la participation est toujours beaucoup plus faible que pour une présidentielle (c’est le cas des élections législatives pour lesquelles, en 2012, la participation avait crû de 22 points entre le premier tour de la présidentielle et le premier tour des législatives). C’est aussi, et bien sûr, un enjeu démocratique qui dépasse l’enjeu électoral.

  • Sur la recomposition politique, l’échec des négociations entre le PCF et la France insoumise porte déjà un coup d’arrêt à la dynamique de l’élection présidentielle. Si cet échec est en germe depuis bien longtemps, il n’en désespère pas moins ceux, parmi les militant.e.s, qui avaient tenté de l’éviter et ceux, parmi les nouveaux convaincus, qui ne peuvent comprendre une telle incapacité à se mettre d’accord.

Avec ces élections législatives, faute d’accord entre le PCF et la France insoumise, nous courons à la catastrophe, indignes de l’espérance qui s’est levée autour de Jean-Luc Mélenchon. Le temps viendra d’analyser les raisons qui conduisent à cette impasse coupable : cette analyse sera indispensable pour recomposer, sur des bases solides, la gauche de transformation sociale. Or, ni le PCF, ni la France insoumise ne sortiront grandis de cette séquence législative, ce qui est un mauvais point de départ pour un dialogue serein et respectueux.

Pour l’heure, un ami me faisait remarquer que la situation actuelle peut se lire à l’aune du dilemme du prisonnier : en théorie des jeux, cela caractérise une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en l’absence de communication entre les deux joueurs, chacun choisira de trahir l’autre si le jeu n’est joué qu’une fois.

L’image me semble assez juste. En tout cas, nous sommes nombreux à nous sentir prisonniers de mauvaises décisions qui ont été prises, de querelles que nous n’avons pas voulues, et qui risquent de laisser des traces profondes entre des militant.e.s qui devraient être des partenaires naturels, sans compter l’image désastreuse que nous renvoyons aux électrices et électeurs.

Les Insoumis ont, pour eux, le rapport de forces et la conviction que la présidentielle leur donne la légitimité pour imposer le cadre de la France insoumise, misant sur un report de dynamique et, donc, de voix de la présidentielle vers les législatives dont ils surestiment, à mon avis, l’effet. Ils ont également peu à perdre puisqu’ils ne disposent pas aujourd’hui de représentation parlementaire et qu’ils semblent faire de l’élection de quelques personnalités nationales l’enjeu principal des ces élections législatives.

Pour les communistes, la situation est plus cruelle, puisque le rapport de forces nous est défavorable (nous n’avons pas fini de regretter ce soutien si tardif, puis si timide, à Jean-Luc Mélenchon) et que la division risque de nous faire perdre dans les quelques circonscriptions où nous avons encore des député.e.s et dans celles où nous nourrissons des espoirs légitimes de reconquête.

Pour sortir de ce dilemme, il faudrait (ou il aurait fallu) que chacun puisse dépasser son réflexe premier d’orgueil, pour penser à ce qui constitue le commun combat : faire entrer un maximum de député.e.s à l’Assemblée pour pouvoir marcher sur deux jambes (la rue et le Parlement) dans les luttes à venir. Mais il semble qu’une nouvelle fois, nous, militant.e.s dévoués et, surtout, électrices et électeurs pleins d’espoir, devions être sacrifiés à l’aune de logiques d’appareils. 

Pour ma part, j’essaie, pour dépasser la colère présente, de penser au temps d’après, quand les élections législatives, qui se solderont par une occasion historique manquée, auront rappelé le caractère indispensable du rassemblement. Nous aurons encore perdu un temps précieux – et ce sera difficile de nous le faire pardonner, mais nous n’aurons d’autre choix que de nous asseoir, une nouvelle fois, autour d’une même table.

3 réflexions au sujet de « Penser au temps d’après »

  1. Belle analyse Nora.
    Effectivement la nécessité du rassemblement est une évidence.
    Ce qui me gêne dans ton analyse est cette impression que tu rends responsable l’appareil du parti de cet état de fait ( » nous aurions tardé  » à soutenir Mélenchon).
    Or dès Janvier 2016, Pierre Laurent a appelé au rassemblement.
    Mais à cette époque et encore plus par la suite, la stratégie de Mélenchon n’était pas de rassembler mais d’avoir une position hégémonique et de demander un ralliement ( voire inconditionnel).
    Et il y a bien loin de la coupe aux lèvres entre rassemblement et ralliement…
    Tu sembles donc donner le mauvais rôle ( c’est ce que je comprends de ton texte) au parti, mais je crains que tu n’aies pas saisi la manœuvre de Mélenchon…
    Bien fraternellement. Françoise

  2. Merci, je retrouve bien dans ce texte mon (res)sentiment et ma colère.
    Je ne milite plus dans une formation politique (j’ai déjà beaucoup à faire au niveau syndical) mais, depuis 2012, je n’ai cessé de supplier les communistes ou les PGistes (?) que je croisais à l’occasion de donner sa chance à ce qu’aurait dû, à mon sens, devenir le Front de Gauche, à savoir quelque chose qui dépasse et complète les histoires singulières des partis qui le composaient. Un peu quelque chose comme la France insoumise, en somme, mais en sensiblement moins caporalisé.
    Il me semble que c’est cette occasion-là qui a été manquée (et pour toutes sortes de raisons, certaines moins avouables que d’autres).
    2012-2017, cinq années gaspillées, voilà ce qui me met en rage. Et ça n’a pas l’air de devoir s’arrêter, le gaspillage.